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Grand dictionnaire universel du XIXe siècle

Pierre LAROUSSE

Un dictionnaire c’est l’Univers par ordre alphabétique !

Quand on musarde au hasard des rubriques de ce « Dictionnaire Universel » si fameux qu’on se demande pourquoi sa réédition a été retardée si longtemps, on ne peut pas d’empêcher de penser à la suggestion de HEGEL : « Il faut rendre fluides les pensées congelées !… ».

En cette fin de (XXe) siècle, où la « langue de bois » est devenue langage usuel ; où l’on ne considère souvent que l’ombre platonicienne des choses ; où le faux-semblant se substitue communément aux réalités, chacun de nous devrait, aussi fréquemment que possible, avec innocence et humilité, s’aventure dans l’énorme édifice de cette encyclopédie fourmillante de mots, d’idées et de concepts.

Par une sorte d’alchimie où la sémiologie la plus subtile (celle qu’enseigne Umberto ECO) joue son rôle de transmutation, les pensées figées se dégèlent et apportent au monde qui nous entoure une coloration, une valeur, des significations nouvelles.

Au profond de ces milliers de pages, on s’aperçoit que l’on pénètre une œuvre exceptionnelle, un « monument » sans égal, qui n’a pas été rendu caduc, ni même obsolète par les réalisations lexicographiques de la période moderne, nées de l’union de l’informatique et de la « dictionnairique » pour reprendre un géologisme de QUEMADA.
Cette réussite est due certainement à l’originalité du projet de son auteur et des efforts qu’il déploya pour le concrétiser malgré tous les obstacles dont la guerre de 1870 et la commune ne furent pas les moindres.

Le mot de KAFKA : « La langue est notre éternelle bien-aimée !… » paraît définir étroitement la pensée intime du concepteur de cette colossale entreprise.

Issu de la plus authentique souche provinciale (Pierre LAROUSSE naquit le 23 octobre 1817, à TOUCY dans d’YONNE d’un père charron et d’une mère aubergiste) ce Bourguignon bon teint, c’est-à-dire plein de sens pratique et de finesse, s’éveilla à la connaissance des êtres et des choses grâce aux livraisons contenues dans la « balle » des colporteurs d’écrits. Après de solides études il devient -à 21 ans- directeur d’une école professionnelle de niveau primaire supérieur fondée selon les directives de GUIZOT. Deux ans plus tard, riche de cette expérience de pédagogie il « monte » à Paris pour y reprendre des études. Il fréquente des cours publics du Collège de France, de la Sorbonne, du Conservatoire des Arts et Métiers et du Muséum. Curieux de tout, il s’abreuve goulûment à toutes les sources.

Pour gagner sa vie, il est répétiteur à l’Institution JAUFFRET, dévorant chaque nuit livres et brochures, pensant sans arrêt aux moyens de diffuser les connaissances qu’il accumule. Dans un premier temps, il publie (à compte d’auteur !…) plusieurs ouvrages pédagogiques, au travers desquels il souhaite moderniser l’apprentissage de la langue maternelle et cela grâce à la mise en pratique de la méthode lexicographique qu’il a conçue.

Le succès qu’obtiennent ses « traités logiques » l’encourage à faire « plus et mieux ». En 1852 (il a 35 ans) il fonde, avec un autre instituteur bourguignon « rusé en affaire », son ami augustin BOYER, une librairie-d’édition et loue une imprimerie au 49 de la rue Notre-Dame-des-Champs. Les enseignants apprécient les manuels et « livres du maître » qu’il édite. Si bien qu’il se sent encouragé à mettre en chantier son grand’œuvre. En 1863, il annonce la parution prochaine d’un PANLEXIQUE dont les fascicules devraient renfermer « la matière de 200 livres in-8 » et qui se différenciera des ouvrages concurrents (notamment le LITTRE) par « une foule de vues nouvelles ».

« C’est une belle et grande idée ! » déclare publiquement Victor HUGO cependant que PROUD’HON, qu’il admire sans retenue en ce siècle bourgeois, lui accorde son imprimatur.

Le premier volume relié (dont les 7 premières pages sont consacrées tout entières à l’analyse du seul mot A3…) sort de presse en 1866. Une « armée de rédacteurs » (littérateurs et journalistes, professeurs, artistes, médecins, linguistes…) accumule les notes et les articles constituant patiemment - mais dans la fièvre - cette encyclopédie initialement prévue de 4000 pages mais en totalisera à son terme près de 21000 dont 76 de préfaces explicatives : « Je fais un livre où l’on trouvera, chacune à son ordre alphabétique, les connaissances qui enrichissent aujourd’hui l’esprit humain… On y trouvera la réponse à toutes les questions, … je veux essayer d’instruire tout le monde et sur toutes choses !… » écrit-il avec une tranquille confiance. Pour ce faire, Pierre LAROUSSE consacre tout son temps, toutes ses forces à ce travail gigantesque. Ce surmenage sans repos, un incendie qui menace ses manuscrits, la mort de sa mère, les événements marquant la fin du Second Empire affectent sa santé et même son moral. En 1872, il est frappé par une congestion cérébrale qui le laisse à demi-paralysé. Après quelques jours de repos à Nice, une cure à Divonne, il veut reprendre son épuisant labeur. Il souhaite tout contrôler, tout prévoir. Les pages continuent de s’ajouter aux pages… Mais le 3 janvier 1875 son organisme usé le trahit : il meurt alors que son cher dictionnaire n’en est qu’à la lettre P. Les 3 derniers volumes seront supervisés par son ami et fidèle collaborateur Alfred DEBERLE. L’immense entreprise sera achevée en 1876, ayant enrichi le patrimoine de la pensée humaine d’une œuvre à nulle autre pareille et qui, pour reprendre la définition du moderne ROBERT : « Joint une énorme masse d’érudition à une liberté d’esprit souvent déconcertante… »

Quelle excellente analyse ! Elle aurait plu au grammairien-visionnaire épris de liberté laïque ; et aussi, fait mieux comprendre le propos d’Anatole France : « J’ai la folie de ces livres-là ! Je me suis bien souvent surpris à faire l’école buissonnière dans quelque grand dictionnaire, touffu comme une forêt. C’est que les mots sont des images ; c’est qu’un dictionnaire, c’est l’univers par ordre alphabétique. A bien prendre les choses, le dictionnaire est le livre par excellence. Tous les autres livres sont là-dedans. Il ne s’agit plus que de les en tirer… »

Quel dommage que le fils du charron de TOUCY n’ait pu lire ce texte. Il y aurait trouvé une raison supplémentaire d’avoir voulu mener jusqu’à son dénouement la réalisation d’une aventure un peu folle, c’est-à-dire géniale…

Jean-Charles LHEUREUX

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